Saint Martin s’en est allé … au salon de beauté ?

Rassurez-vous c’est une boutade. Le tableau de saint Martin qui accueille toute personne entrant dans l’église du Crès, n’a pas été dérobé. Mais l’usure du temps et la poussière accumulée ont terni la toile et son encadrement. Aussi  la commune, propriétaire de l’œuvre a souhaité investir en temps et en deniers pour lui faire subir un nettoyage. Pour ce faire, le 28 septembre dernier, une entreprise spécialisée dans la dépose, l’emballage et le transport de tableaux a rempli cette triple mission. Saint Martin a pris la route d’un atelier vauclusien pour y être « rajeuni ». La cure de jouvence va durer entre quatre et six mois. Si notre saint patron va beaucoup nous manquer, il demeure dans notre cœur de Cressois. Mais, concours de circonstances, il reviendra au foyer pour être présent lors des manifestations qui marqueront le 150ème anniversaire de la création officielle de notre commune, voulue par Adolphe Thiers, par décret présidentiel en date du 30 septembre 1872.

L’origine de ce tableau (360 cm x 220 cm, avec cadre) et son entrée à l’inventaire de l’église, nous sont inconnues. Il est présent sur des photos des années 1900.
Cher saint Martin, bons soins et reviens nous vite…
Pierre Reboulin

Tomas Halik« L’Église doit être là pour tous, pas uniquement pour les croyants »

La pandémie est un « signe des temps » pour l’Église, appelée à sortir de son confinement spirituel, estime le sociologue et théologien tchèque. Pour ce prêtre ordonné clandestinement sous le régime communiste, l’avenir de l’Église passe par un dialogue avec la culture contemporaine.

Recueilli par Céline HoyeauPhoto : Tomas Krist pour La Croix L’Hebdo, le 30/05/2020 à 06:00, Modifié le 30/05/2020 à 08:00

Comment avez-vous vécu le confinement, et qu’en avez-vous tiré personnellement ?

Pendant l’année universitaire, ma vie est très mouvementée, entre mes cours à l’université, à l’étranger, la direction de la paroisse et de l’Académie chrétienne tchèque, sans oublier la participation à des projets de recherche internationaux. Aussi, chaque été depuis vingt ans, je passe un mois en forêt, dans une solitude totale : je n’ai pas accès aux médias ni à Internet, je ne fais que méditer, étudier et écrire. Sans ce silence, je n’aurais pas survécu physiquement, mentalement et surtout spirituellement.

Le confinement m’est d’abord apparu comme un « ermitage de remplacement ». En fait, ça n’a pas du tout été le cas : j’ai passé mon temps à donner des conférences en ligne aux étudiants et des méditations à mes paroissiens. Néanmoins, j’ai essayé de me réserver chaque jour du temps pour méditer sereinement et poursuivre ce que j’ai cherché à développer ces dernières années : une « kairologie », c’est-à-dire une interprétation théologique des événements sociétaux et culturels, une lecture contemplative des « signes des temps ». Cela me semble indispensable dans la situation actuelle.

Cette crise fait-elle écho, pour vous, au « confinement » que vous avez vécu sous le régime communiste, dans l’Église clandestine ?

Il est vrai que, pour une part, cela m’a rappelé ces onze années durant lesquelles j’ai servi « clandestinement » comme prêtre sous la persécution communiste. À cette époque aussi, je célébrais Pâques dans des maisons privées, sur une table ordinaire, sans chasuble, ni orgue, ni encens. Mais la dissidence culturelle et religieuse n’était pas si isolée dans la Tchécoslovaquie des années 1970-1980. De nombreux philosophes et théologiens sont venus à Prague sous couvert de tourisme et ont donné des conférences dans des appartements privés – Paul Ricœur, Jacques Derrida, Walter Kasper, Hans Küng…

Ce n’était plus la terreur des années 1950, quand la génération de nos enseignants avait connu en prison et dans les camps de concentration staliniens l’expérience des petites assemblées secrètes avec un morceau de pain de contrebande, etc. Certains avaient interprété tout cela comme une leçon de Dieu pour purifier l’Église du triomphalisme du passé. Si bien qu’après leur libération, à la fin des années 1960, ils ont tout de suite compris l’esprit de Vatican II, cette Église simple, œcuménique et ouverte dont ils avaient rêvé en détention…

Vous-même vous situez dans leur héritage. Qu’est-ce qui vous a conduit à la foi dans ce pays parmi les plus athées au monde ?

J’ai grandi dans une famille intellectuelle de Prague, marquée par un esprit d’humanisme laïque. Nous considérions chez moi le christianisme comme faisant partie du patrimoine culturel du passé. Dans les années 1950 et 1960, l’Église avait été expulsée de la vie publique, et je n’ai rencontré aucun catholique pratiquant avant l’âge adulte.

Mon parcours de foi a connu plusieurs étapes. Ça a commencé par une fascination esthétique pour l’art, l’architecture ecclésiastique et la musique spirituelle. La contestation politique du régime, qui imposait militairement une idéologie athée, a également joué un rôle majeur. Puis vint l’inspiration intellectuelle à travers la littérature – Graham Greene, François Mauriac, Georges Bernanos, Léon Bloy, G. K. Chesterton, etc. Lors du printemps de Prague en 1968, j’ai rencontré toute une génération de prêtres, théologiens et intellectuels catholiques qui revenaient de prison. C’est alors que l’Église a pris un visage humain pour moi.C’est l’époque aussi où je me suis rendu pour la première fois en Occident – pour un séjour d’échange aux Pays-Bas puis en Grande-Bretagne, où je me suis trouvé juste au moment de l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’armée soviétique. C’était en août 1968. J’envisageais d’émigrer. Mais la lettre d’amis me disant que trop de Tchèques émigraient et que l’opposition en était très affaiblie m’a fait revenir.

Votre foi a été intimement liée à ce contexte de résistance…

Oui. Peu après mon retour, mon collègue s’est immolé par le feu pour protester contre le début de la collaboration et l’affaiblissement de la résistance. J’en ai été bouleversé et j’ai organisé un requiem pour lui. J’ai porté son masque mortuaire à l’église, puis jusqu’à notre faculté des arts, et ça a été un moment crucial pour moi. J’ai eu une sorte de dialogue intérieur avec mon collègue décédé. Comme si son geste me lançait un défi auquel il me fallait répondre. À quoi allais-je donner ma vie ? Je crois que ça a été le début de ma décision de devenir prêtre.

Mais à cette époque, il n’y avait qu’un seul séminaire en Bohême, contrôlé par la police secrète. N’étaient admis que les candidats sans formation universitaire. Moi, je terminais mes études de philosophie et de sociologie. Lors de la remise du diplôme de doctorat, j’ai remercié dans mon discours nos professeurs qui avaient été expulsés de l’université pour des raisons politiques et j’ai terminé avec une citation de Karel Capek : « La vérité compte plus que le pouvoir, car elle est permanente. »

Vous saviez bien que ça allait vous attirer des ennuis…

Absolument. Ça m’a valu d’être inscrit sur la liste noire du régime : jusqu’à la chute du communisme, je n’ai pas été autorisé à enseigner à l’université, à publier, ni à voyager en Occident, et j’ai fait l’objet de nombreux interrogatoires de la police secrète. J’ai exercé plusieurs métiers, en particulier psychothérapeute pour les alcooliques et les toxicomanes (de 1984 à 1990 au CHU de Pragues, NDLR). Le seul moyen pour moi d’être prêtre a été d’étudier la théologie en secret, et d’être ordonné à Erfurt, en Allemagne de l’Est, clandestinement. Même ma mère n’a pas été mise au courant. C’était la veille de l’intronisation de Jean-Paul II, en octobre 1978. J’ai alors rejoint un conseil clandestin de prêtres et de laïcs qui réfléchissaient à la stratégie de l’Église dans ces conditions difficiles, mais aussi à l’avenir, et suis devenu un proche collaborateur du cardinal Tomasek, qui était un symbole de la résistance au régime.

Vous avez connu la difficulté d’être chrétien sous un régime ouvertement athée. Est-ce devenu plus simple aujourd’hui, malgré l’indifférence et le relativisme ?

Je préfère répondre par une anecdote juive. À la synagogue, il était écrit : « Qui entre la tête découverte fait la même chose qu’un adultère. » Le lendemain, quelqu’un a écrit : « J’ai essayé les deux, mais c’est incomparable ! » J’ai fait l’expérience du communisme et de la démocratie libérale : il n’y a rien de comparable ! À l’époque, nous avions surtout besoin de courage, aujourd’hui nous avons besoin de sagesse, pour discerner soigneusement, loin de toute vision manichéenne du monde.

Qu’est-ce qui permet de faire grandir cette sagesse ? Quelles sont vos ressources spirituelles ?

La principale pour moi, c’est la contemplation. Nous devons calmer nos premières réactions immatures à ce qui se passe autour de nous et en nous. Notre « homme extérieur », notre ego, se tient souvent sur le seuil et ne veut pas nous laisser passer. Mais Jésus dit : « Je suis la porte. »

Au-dessus de mon lit est accrochée une grande image moderne du Christ ressuscité montrant ses blessures. Avant de m’endormir et au réveil, je médite sur ces blessures. Les blessures de Jésus sont la porte vers le Père. Et les blessures de notre monde sont les blessures de Jésus : cette pandémie, la crise écologique, la pauvreté, les abus dans l’Église… Nous ne pouvons les ignorer, sans quoi nous n’avons pas le droit de dire avec l’Apôtre Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Elles sont le lieu où nous rencontrons Jésus aujourd’hui. Je ne crois pas en un Dieu sans blessures, en une foi sans blessures, en une Église sans blessures.

Vous avez été pendant longtemps psychothérapeute. Qu’est-ce que la psychologie vous a apporté ?

Ma formation, inspirée notamment par Jung, m’a aidé dans ma praxis de confesseur. Elle m’a aussi permis d’identifier plusieurs types de religiosité, souvent liés à des soubassements psychologiques divers. Certains utilisent la religion comme un instrument, pour défendre une identité culturelle par exemple. Ceux-là sont parfois rigides, autoritaires… Pour d’autres, en revanche, la religion est vécue pour elle-même, comme un chemin spirituel, et ceux-là sont davantage tolérants, ouverts d’esprit, sensibles. La religion peut être un médicament, elle peut aussi être une arme.

Cela rejoint ce que vous écrivez sur la foi et le doute, qui sont comme « frère et sœur »…

La foi sans pensée critique peut conduire au fanatisme et à l’intolérance. Même l’athéisme critique (je ne parle pas de l’athéisme dogmatique stupide, qui est en fait une pseudo-religion) peut être une « servante de la théologie » : il peut aider à purifier notre pensée de Dieu de l’idolâtrie, des projections de nos peurs et de nos désirs. Nous avons besoin de cette dialectique entre foi et doute. Non pas tant des doutes sur Dieu que des doutes envers notre concept de Dieu, sur qui nous projetons beaucoup d’attentes… Il me semble que nous ne devrions pas attendre de la foi qu’elle fournisse des réponses à toutes nos questions. Nous devons plutôt puiser en elle le courage d’entrer dans la pénombre du mystère et de porter les nombreuses questions ouvertes et les paradoxes de la vie. La foi ne doit pas cesser de chercher et de questionner, elle ne doit pas se pétrifier dans une idéologie, ni quitter son ouverture à un avenir eschatologique.

En quoi le christianisme peut-il encore être une source pour nos sociétés ?

L’époque de la chrétienté est révolue. Nous sommes une voix parmi d’autres dans la société civile mais cette voix doit être claire. Il nous faut entrer dans le débat public sur des sujets de société importants. La métaphore du pape François sur l’Église, « hôpital de campagne », me semble très significative. Un très bon hôpital doit procurer un diagnostic, une thérapie, la guérison et l’immunité. Il y a beaucoup d’idéologies très dangereuses aujourd’hui, et nous avons besoin d’un système immunitaire.

La crise de la mondialisation de la dernière décennie a fait émerger des nationalistes et des démagogues, de dangereux populistes des deux côtés de l’Atlantique. Et je crains que les conséquences économiques et sociales de la pandémie influencent la scène politique internationale. L’Occident sous-estime très naïvement la guerre hybride menée par la Russie de Poutine. Par sa propagande et son appui financier, elle soutient ces nationalistes et sape la confiance dans l’Union européenne. Cette propagande cible souvent les catholiques conservateurs. La désintégration de l’Union européenne serait le suicide collectif des nations européennes. Les Églises, les universités doivent être un antivirus contre ces maladies.

Si l’Église doit remplir un rôle thérapeutique et être un « hôpital de campagne », elle ne peut se contenter de son ministère pastoral classique en paroisse et des formes traditionnelles de son activité missionnaire. Elle doit, à mon avis, en particulier dans une société pluraliste sécularisée, étendre et approfondir radicalement ce que les aumôniers font déjà dans les hôpitaux, les prisons, l’armée, l’éducation… C’est-à-dire être là pour tous, et pas uniquement pour les croyants. Offrir à tous un accompagnement spirituel sans prosélytisme, arrogance cléricale ou paternalisme, dans un dialogue et un partenariat réel, sans se placer uniquement dans une position enseignante mais en se laissant enseigner aussi par les autres. Pour moi, c’est le modèle d’Église à venir. Si elle veut rester Église et non se replier sur elle-même comme une secte, elle doit subir un changement radical de sa perception d’elle-même et de son ministère dans ce monde.

Comment votre vie vous a-t-elle amené à cette réflexion ?

Le catholicisme français nous a beaucoup aidés à interpréter théologiquement notre situation pendant le communisme. Notre expérience de prêtres dans l’Église clandestine rappelle à bien des égards la mission des « prêtres-ouvriers ». Jusqu’à aujourd’hui, je suis resté fidèle à cette unité du sacerdoce et de la profession civile – je suis recteur de la paroisse universitaire et professeur dans une université laïque. Le fait de ne pas avoir suivi de formation au séminaire ni vécu en presbytère mais d’avoir passé ma vie parmi les gens ordinaires m’a appris à connaître leurs problèmes, les questions et le langage du monde laïc. Et ce que je fais maintenant est un fruit de toutes ces années.

Vous ne vous retrouvez pas dans ce qu’on appelle la « nouvelle évangélisation » ?

Il me semble que cette idée de Jean-Paul II a été un peu mal comprise. On a calqué le style des missions d’évangélisation américaines. Je ne pense pas que cette spiritualité émotionnelle, le hamburger dans une main, la Bible dans l’autre et Alléluia !, soit le moyen le plus approprié pour communiquer en Europe.

Pour moi, la nouvelle évangélisation consiste plutôt à prendre au sérieux la culture contemporaine et à regarder les points d’échange réel avec elle. De développer notamment une culture de la contemplation, qui ne soit pas déconnectée de l’action : les gens en ont soif et quand ils ne la trouvent pas dans l’Église catholique, ils vont la chercher ailleurs, dans les religions orientales, le yoga, etc. Mais nous avons cela dans notre tradition catholique, Taizé me semble un bon exemple.

Comment penser Dieu aujourd’hui, et l’annoncer ?

Le plus grand péché de l’histoire de la théologie et de la prédication de l’Église est de croire qu’il est facile de parler de Dieu. Cette insouciance de la piété bon marché a ouvert la voie à un nombre inépuisable de notions naïves, mais aussi perverses et empoisonnées de Dieu. Le théologien Karl Rahner a rappelé que, fort heureusement, Dieu tel que 60 à 80 % des gens l’imaginent n’existe pas ! Ne cherchons pas Dieu dans les tempêtes, les tremblements de terre et la pandémie. Les athées soutiennent à juste titre qu’un tel Dieu, infligeant à ses enfants des châtiments cruels, n’est qu’une projection de nos peurs et de nos désirs.

Comme le prophète Élie sur le mont Horeb, nous sommes davantage susceptibles de trouver Dieu dans une brise légère, ou dans les expressions non affectées d’amour et de solidarité, et dans l’héroïsme quotidien généré dans les heures sombres des calamités. C’est dans ces expressions d’amour et de service, qui redonnent espoir et courage de vivre, que la vraie sainteté se manifeste.

Bien que Dieu reste un mystère, ce mystère nous est ouvert, à travers l’humanité de Jésus. Cette humanité de Jésus est la fenêtre par laquelle nous voyons Dieu à l’œuvre. Elle est ouverte non seulement à Dieu mais aussi à nous, les humains, en particulier les pauvres, les plus faibles, tous ceux qui ont besoin de notre amour et de notre proximité.

La pandémie nous a confrontés à la question du sens. Est-ce une chance pour le christianisme de pouvoir dire son message, son espérance ?

Cette période où nos églises ont été fermées est pour moi un avertissement prophétique : à moins que l’Église entreprenne la réforme demandée par le pape François – pas seulement une réforme structurelle mais surtout un tournant dans les profondeurs, au cœur même de l’Évangile –, ces églises vides et verrouillées ne seront pas l’exception mais plutôt la règle.

La crise du christianisme ecclésial n’est pas due principalement à des forces extérieures – laïcité, matérialisme. Et pour cela, elle ne peut être stoppée ni par le « rétro-catholicisme » actuel (cette tentative de revenir à un monde disparu), ni par une « modernisation » creuse et superficielle qui reviendrait à se conformer à « l’esprit du temps ».

« L’esprit du temps » n’est certainement pas l’Esprit Saint ; c’est la langue de ce monde à laquelle les chrétiens ne devraient pas se conformer, comme l’écrivait saint Paul. Ils devraient plutôt écouter les « signes des temps » et bien les comprendre : ce sont le langage de Dieu dans les événements de l’histoire dont nous faisons partie. Je reconnais qu’il n’est pas facile de faire la différence entre ce qui est « humain, trop humain », superficiel et éphémère dans notre histoire, et le « moment opportun » (le kairos), que nous devons accepter et auquel nous devons répondre comme un défi lancé par Dieu à notre foi.

La pandémie a suscité des questions spirituelles autant chez les croyants, confrontés à ce grand mal, que chez les soi-disant non-croyants, amenés à s’interroger sur le sens de la vie. Les Églises ne devraient pas se demander d’abord comment réintégrer ces personnes au-delà de leurs frontières visibles (ce qui n’est probablement pas un objectif réaliste), mais plutôt penser au type de responsabilité qu’elles peuvent exercer envers elles.

Comment analysez-vous la crise que le christianisme traverse (abus sexuels, églises vides) ?

Le vrai problème vient du fait que l’Église n’a pas été capable de comprendre ni de réagir de manière appropriée à la révolution sexuelle dans les années 1960. Au lieu de répondre en développant une théologie de l’amour et de la sexualité s’appuyant sur les sources profondes du mysticisme chrétien, elle a eu tendance à régresser vers une religion d’injonctions et d’interdits. La tentative de discipliner la sexualité aussi strictement que possible a pris une telle ampleur que le sixième commandement (« Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain ») est apparu comme le premier – et peut-être le seul.

On a commencé à percevoir les catholiques comme ceux qui ne cessent de parler du préservatif, de l’avortement, des unions homosexuelles… Jusqu’à ce que le pape François ait le courage de dénoncer cette « obsession névrotique », et de nous rappeler ce qui constitue le cœur du christianisme : la miséricorde, l’amour compatissant et solidaire envers tous, en particulier les marginalisés, la responsabilité pour la planète.

La réaction naturelle du monde laïque a été : regardez dans vos propres rangs !… S’est ensuivie cette vague mondiale de révélations sur les abus sexuels. Il s’est également révélé que beaucoup de ceux qui ont manifesté le plus bruyamment contre l’homosexualité le faisaient pour masquer leurs propres problèmes dans cette affaire. Eux-mêmes menaient souvent une existence double.

Quand le pape a commencé à parler de la véritable cause de cette situation – l’abus de pouvoir au sein de l’Église, le cléricalisme –, et quand, dans son exhortation Amoris laetitia, il a cherché à réviser la religion des pharisiens chrétiens par une éthique de la miséricorde et de la compréhension à l’égard des personnes en difficulté, en encourageant la confiance dans la voix de la conscience, il a suscité une haine enragée des pharisiens et des scribes de notre époque.

La période pendant laquelle ces blessures cachées ont commencé à se faire jour dans le monde – les dernières années du pontificat de Benoît XVI puis celui de François – est un autre « signe des temps » : elle coïncide avec un réveil des consciences sur la dignité de la femme dans la société et dans l’Église. Si elle l’ignore, l’Église risque de perdre une grande partie des femmes, tout comme elle a perdu son influence sur la classe ouvrière à cause de sa réaction tardive aux problèmes sociaux de la révolution industrielle. Il nous faut faire plus de place à leur charisme dans l’Église.

Que faut-il inventer ?

À Pâques, j’ai critiqué la tendance des catholiques à remplacer la célébration eucharistique par la consommation de messes en ligne. La présence réelle du Christ dans l’Eucharistie requiert la présence réelle des fidèles autour de l’autel et la présence réelle des chrétiens dans la société. Cependant, nous ne pouvons pas retourner avec nostalgie dans un monde disparu qui ne reviendra jamais. Je crois qu’une forme de christianisme est en train de mourir. Mais le cœur même du christianisme n’est-il pas le message de la mort qui doit précéder la résurrection ? Or la résurrection n’est pas une réanimation, le retour à un état antérieur. Les Évangiles nous disent que Jésus a été transformé, même ses proches ne pouvaient le reconnaître au premier abord. Il devait prouver son identité par ses blessures. Je crois à la « résurrection » du christianisme à l’avenir – à sa réforme, son approfondissement et sa transformation.

Cela dépendra dans quelle mesure l’Église sera capable de communiquer avec ces chercheurs de sens. La théologie devrait prendre au sérieux l’expérience des gens en marge de l’Église et au-delà de ses frontières visibles. Jésus n’est pas présent uniquement dans notre prédication, nos sacrements, mais il vient à nous, comme il l’a fait pour les disciples d’Emmaüs, en tant qu’étranger. « L’Esprit souffle où il veut. »

« Le manque est une occasion de conversion »

 Alors que nous ressentons le manque de messe, le théologien jésuite Christoph Theobald nous invite à regarder plus loin. Ce manque imposé nous fait, selon lui, découvrir un désir de renouvellement de l’Église selon la tradition de l’Église primitive.

Comment interpréter le manque de messe que nous vivons pendant cette période de confinement ?
La première chose qui nous manque, c’est le rassemblement qui est l’essence même de l’Église, le peuple de Dieu convoqué par Dieu. De plus, dans la tradition catholique, nous sommes sensibles aux sacrements. Or, il n’y a pas de sacrement sans implication de nos corps et sans présence corporelle des uns aux autres. L’eau du baptême, l’onction, l’imposition des mains, le souffle sur l’eau, manger le pain et boire le vin… tous ces gestes supposent une présence effective qui se greffe sur notre existence corporelle. J’ai beaucoup de contacts avec des prêtres et des acteurs pastoraux du Limousin ; ils me disent à quel point le manque vient aussi du fait que toutes les préparations aux baptêmes et aux mariages sont annulées. Ce n’est donc pas uniquement le rassemblement eucharistique qui est en jeu.

Qu’est-ce qui est en jeu ?
A un deuxième niveau plus fondamental encore, nous expérimentons que l’humanité forme un corps. Cette notion de corps social développée par les Stoïciens et la sociologie moderne au début du XXe siècle est aussi une idée chrétienne. On la trouve sous la plume de l’apôtre Paul pour qui l’Eglise est le « corps du Christ ». Dans cette Eglise, dit-il, « il n’y a plus ni Juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Galates chapitre 3, 22-29). Face au Covid-19, nous découvrons à nos dépends que nous formons un grand corps social — l’humanité — dans lequel nous sommes tous égaux. Nous l’avions oublié sous les effets de notre individualisme inconscient ; et le confinement pousse notre individualisme et notre tribalisme familial jusqu’au bout, nous faisant tous éprouver ses effets terriblement nocifs. Ce qui nous arrive cache donc aussi une espérance. Au bout du manque, nous pouvons espérer redécouvrir d’une autre manière notre corps individuel et nos corps collectifs, les choses essentielles qui nous font vivre : la présence des autres, les gestes, les embrassades… La sacramentaire et le rassemblement chrétiens vivent de tout ce qui nous manque aujourd’hui. Une tâche pastorale serait de redécouvrir ces dimensions fondamentales de notre vie humaine pour qu’elles habitent davantage nos rassemblements à venir.

Dans l’histoire et la tradition juive, il y a une tradition de la prière domestique. L’avons-nous perdue ?
Cette tradition juive de la prière domestique existait dans l’Eglise primitive. On la trouve dans les Actes des apôtres (chapitre 2, 42) : « Les frères étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. » La vie chrétienne se vivait alors dans les maisons. Depuis le début du confinement, de nombreux chrétiens ont manifesté une incroyable créativité. Prenons les différents éléments. Tout d’abord, « l’enseignement des apôtres » : beaucoup de groupes bibliques, de partages d’évangile et de « lectio divina », d’équipes de la Communauté Vie Chrétienne, des Fraternités franciscaines… ont continué à se retrouver grâce à Internet et sur nos écrans. Pendant le Triduum pascal, des familles ont réalisé une catéchèse à la maison avec les enfants. « La communion fraternelle » a été vécue par des associations comme le Secours catholique, souvent en lien avec d’autres associations et des mairies. Elles ont accompli un travail incroyable en particulier dans les territoires ruraux pour apporter des colis alimentaires aux personnes devant leur maison. Enfin, j’ai reçu beaucoup de témoignages de personnes qui ont recommencé à prier chez elles. En raison de cette crise sanitaire, nous sommes peut-être en train de redécouvrir cette dimension domestique de la vie chrétienne.

Et « la fraction du pain ». Quelle place donner à l’Eucharistie ?
Dans la tradition catholique, il existe les messes auprès des personnes malades. Peut-être que ce serait à réactualiser. Ces dernières années, nous nous sommes orientés vers des grands rassemblements médiatisés. Je pense que c’est la marque d’une Eglise mondialisée qui s’est beaucoup développée à partir du pape Jean Paul II. Pour la plupart des personnes, l’Eglise parait sous le registre cultuel et sous le registre moral des valeurs chrétiennes à maintenir. Pour beaucoup la figure du prêtre correspond à cela. Mais le prêtre est peut-être d’abord un mystagogue, c’est-à-dire un homme qui aide les personnes à entrer dans une vie spirituelle. Le Concile Vatican II a rappelé que l’Eucharistie est « la source et le sommet de la vie chrétienne ». Nous allons boire à la source pour marcher dans la vie. Et il nous faut monter six jours durant la semaine pour arriver au sommet. Nous ne pouvons pas boire toute la journée ni rester toujours sur le sommet. Ce que nous révèle peut-être cette crise, c’est que, dans l’Eglise, il y a une telle concentration sur l’Eucharistie que tout le reste dont parlent les Actes risque de disparaitre. En tant que religieux, jésuite, j’ai la chance d’avoir l’Eucharistie tous les jours. Comme chrétien, je me pose à chaque fois la question : pourquoi est-ce que je vais à l’Eucharistie ? Il ne s’agit pas de combler le manque, mais d’en faire une occasion de conversion profonde. Les chrétiens, comme tout le monde sont pris dans l’individualisme — que l’on entend parfois de cette manière : « je veux ma messe ». Qu’ils s’interrogent : vont-ils à la messe par tradition, par fidélité, pour retrouver d’autres personnes, faire corps avec d’autres, et finalement pour rencontrer le Christ ? C’est Lui qui est notre nourriture dans le pain et le vin. Utilisons le temps du confinement pour nous interroger pourquoi l’Eucharistie nous manque alors que tant de personnes autour de nous se disent chrétiennes sans avoir besoin de l’Eucharistie.

Dans les semaines à venir, pourrait-on imaginer qu’un prêtre aille célébrer un jour dans une maison, puis un autre jour dans une autre famille ?
Je pense que cela serait tout à fait possible. Au début du confinement, le vicaire de Rome a adressé une lettre aux chrétiens dans laquelle il invitait les prêtres à célébrer dans les maisons. Il y citait les textes de l’Eglise primitive. Le prêtre n’est pas prêtre seul, mais avec une communauté si petite soit-elle. Nous allons voir ce qui sera décidé à partir du 11 mai. Si les célébrations ne peuvent pas tout de suite avoir lieu dans les églises, nous pourrions peut-être retrouver ce genre de célébration domestique tout en veillant aux gestes barrières. Par exemple, deux familles pourraient se rassembler dans une même maison, ou bien la célébration pourrait réunir des personnes d’une même équipe ou d’un petit quartier. Mais il ne faudrait pas l’envisager comme un pis-aller ou du bricolage destiné à répondre à une situation extraordinaire pour revenir ensuite à la situation antérieure. Parce qu’ils font l’expérience du manque, les chrétiens inventent. Cela est heureux et porteur d’avenir. Après le confinement, comment allons-nous poursuivre cette créativité pour que nos rassemblements soient de véritables rencontres de communautés ?

Finances paroissiales

La petite vidéo humoristique : ici

Vous pouvez consulter : ici – le bilan financier de la paroisse pour l’année 2019. Merci pour votre générosité qui permet à notre paroisse de financer son activité.
Dans le bilan financier vous remarquerez que 67% des recettes de la paroisse sont le produit des quêtes. En absence des messes publiques, l’annulation des mariages, baptêmes et les obsèques célébrées avec moins de 20 personnes présentes, la paroisse va subir une forte perte de rentrée financières. Si votre situation financière familiale ne s’est pas détériorée avec la crise sanitaire, il vous est possible de faire un don à la paroisse à la sortie du confinement équivalent à votre don habituel à la quête dominicale pour les 10 messes dominicales qui à ce jour n’ont pu être célébrées en public. Les trois prêtres ont célébrés chaque jour une messe sans peuple présent aux intentions des paroissiens confinés. 
 (chèque à l’ordre de AD34 à envoyer au 2 Allée Jean-Paul II 34170 Castelnau le Lez ou à apporter à la paroisse lorsque les messes pourront reprendre .)  
Merci pour votre solidarité financière avec la paroisse. Père Luc Jourdan 

Lettre du pape François aux mouvements populaires

Aux frères et aux sœurs des mouvements et organisations populaires

Chers amis,

Je pense souvent à nos rencontres : deux au Vatican et une à Santa Cruz de la Sierra et je vous avoue que ce « souvenir » me fait du bien, me rapproche de vous, me fait repenser à tant de discussions partagées durant ces rencontres et aux nombreux projets qui en sont nés et y ont mûri, et dont beaucoup sont devenus réalité. Aujourd’hui, en pleine pandémie, je pense particulièrement à vous et je tiens à vous dire que je suis à vos côtés.

En ces jours de grande angoisse et de difficultés, nombreux sont ceux qui ont parlé de la pandémie dont nous souffrons en utilisant des métaphores guerrières. Si la lutte contre le COVID-19 est une guerre, alors vous êtes une véritable armée invisible qui combattez dans les tranchées les plus périlleuses. Une armée sans autres armes que la solidarité, l’espoir et le sens de la communauté qui renaissent en ces jours où personne ne peut s’en sortir seul. Vous êtes pour moi, comme je vous l’ai dit lors de nos rencontres, de véritables poètes sociaux qui, depuis les périphéries oubliées, apportez des solutions dignes aux problèmes les plus graves de ceux qui sont exclus.

Je sais que très souvent vous n’êtes pas reconnus comme il se doit, car dans ce système vous êtes véritablement invisibles. Les solutions prônées par le marché n’atteignent pas les périphéries, pas plus que la présence protectrice de l’État. Vous n’avez pas non plus les ressources nécessaires pour remplir sa fonction. Vous êtes considérés avec méfiance parce que vous dépassez la simple philanthropie à travers l’organisation communautaire, ou parce que vous revendiquez vos droits au lieu de vous résigner et d’attendre que tombent les miettes de ceux qui détiennent le pouvoir économique. Vous éprouvez souvent de la colère et de l’impuissance face aux inégalités qui persistent, même lorsqu’il n’y a plus d’excuses pour maintenir les privilèges. Toutefois, vous ne vous renfermez pas dans la plainte : vous retroussez vos manches et vous continuez à travailler pour vos familles, pour vos quartiers, pour le bien commun. Votre attitude m’aide, m’interroge et m’apprend beaucoup.

Je pense aux personnes, surtout des femmes, qui multiplient le pain dans les cantines communautaires, en préparant avec deux oignons et un paquet de riz un délicieux ragoût pour des centaines d’enfants ; je pense aux malades, je pense aux personnes âgées. Les grands médias les ignorent. Pas plus qu’on ne parle des paysans ou des petits agriculteurs qui continuent à travailler pour produire de la nourriture sans détruire la nature, sans l’accaparer ni spéculer avec les besoins du peuple. Je veux que vous sachiez que notre Père céleste vous regarde, vous apprécie, vous reconnaît et vous soutient dans votre choix.

Comme il est difficile de rester chez soi pour ceux qui vivent dans un petit logement précaire ou qui sont directement sans toit. Comme cela est difficile pour les migrants, pour les personnes privées de liberté ou pour celles qui se soignent d’une addiction. Vous êtes là, physiquement présents auprès d’eux, pour rendre les choses plus faciles et moins douloureuses. Je vous félicite et je vous remercie de tout mon cœur. J’espère que les gouvernements comprendront que les paradigmes technocratiques (qu’ils soient étatistes ou fondés sur le marché) ne suffisent pas pour affronter cette crise, ni d’ailleurs les autres grands problèmes de l’humanité. Aujourd’hui plus que jamais, ce sont les personnes, les communautés, les peuples qui doivent être au centre de tout, unis pour soigner, pour sauvegarder, pour partager.

Je sais que vous avez été privés des bénéfices de la mondialisation. Vous ne jouissez pas de ces plaisirs superficiels qui anesthésient tant de consciences. Et pourtant, vous en subissez toujours les préjudices. Les maux qui affligent tout un chacun vous frappent doublement. Beaucoup d’entre vous vivent au jour le jour sans aucune garantie juridique pour vous protéger. Les vendeurs ambulants, les recycleurs, les forains, les petits paysans, les bâtisseurs, les couturiers, ceux qui accomplissent différents travaux de soins. Vous, les travailleurs informels, indépendants ou de l’économie populaire, n’avez pas de salaire fixe pour résister à ce moment… et les quarantaines vous deviennent insupportables. Sans doute est-il temps de penser à un salaire universel qui reconnaisse et rende leur dignité aux nobles tâches irremplaçables que vous effectuez, un salaire capable de garantir et de faire de ce slogan, si humain et chrétien, une réalité : pas de travailleur sans droits.

Je voudrais aussi vous inviter à penser à « l’après », car cette tourmente va s’achever et ses graves conséquences se font déjà sentir. Vous ne vivez pas dans l’improvisation, vous avez une culture, une méthodologie, mais surtout la sagesse pétrie du ressenti de la souffrance de l’autre comme la vôtre. Je veux que nous pensions au projet de développement humain intégral auquel nous aspirons, fondé sur le rôle central des peuples dans toute leur diversité et sur l’accès universel aux trois T que vous défendez : terre, toit et travail. J’espère que cette période de danger nous fera abandonner le pilotage automatique, secouera nos consciences endormies et permettra une conversion humaniste et écologique pour mettre fin à l’idolâtrie de l’argent et pour placer la dignité et la vie au centre de l’existence. Notre civilisation, si compétitive et individualiste, avec ses rythmes frénétiques de production et de consommation, ses luxes excessifs et des profits démesurés pour quelques-uns, doit être freinée, se repenser, se régénérer. Vous êtes des bâtisseurs indispensables à ce changement inéluctable. Je dirais même plus, vous avez une voix qualifiée pour témoigner que cela est possible. Vous connaissez bien les crises et les privations… que vous parvenez à transformer avec pudeur, dignité, engagement, effort et solidarité, en promesse de vie pour vos familles et vos communautés.

Continuez à lutter et à prendre soin de chacun de vous comme des frères et sœurs. Je prie pour vous, je prie avec vous et je demande à Dieu, notre Père, de vous bénir, de vous combler de son amour et de vous protéger sur ce chemin, en vous donnant la force qui nous permet de rester debout et qui ne nous déçoit pas : l’espoir. Veuillez aussi prier pour moi, car j’en ai besoin.
Fraternellement, Francesco
Cité du Vatican, dimanche de Pâques, le 12 avril 2020